Introduction
L'Europe avance à grands pas vers l'adoption de portefeuilles d'identité numérique, une innovation censée faciliter l'accès des citoyens aux services publics et aux vérifications d'âge en ligne. Cependant, cette initiative, bien que louable sur le papier, pourrait involontairement renforcer l'emprise de titans technologiques américains comme Google et Apple. Derrière cette ambition se cache un paradoxe inquiétant : renforcer la souveraineté numérique tout en devenant dépendant des infrastructures de sécurité de ces géants privés.
Le rôle des API de sécurité
Les portefeuilles numériques de l'UE s'appuient sur des services de sécurité tels que l'API Google Play Integrity et l'attestation gérée d'Apple. Ces services de sécurité, dits d'"attestation à distance", garantissent que les applications de portefeuille fonctionnent sur des appareils non altérés. Toutefois, l'API de Google va plus loin. Elle vérifie si une application tourne sur un appareil Android certifié par Google, excluant ainsi les alternatives non licenciées, telles que e/OS ou GrapheneOS. En conséquence, l'intégration de l'API Google Play Integrity dans l'infrastructure publique risque de renforcer l'écosystème de Google, en contradiction directe avec le Digital Markets Act (DMA) de l'UE.
Conséquences pour la souveraineté numérique
Cette dépendance croissante envers des technologies propriétaires pose des questions cruciales sur la souveraineté numérique de l'Europe. En intégrant ces API dans leurs systèmes d'identité numérique, les gouvernements européens pourraient sans le vouloir consolider le monopole de Google, tout en excluant les systèmes d'exploitation alternatifs. Par exemple, les développeurs de portefeuilles numériques aux Pays-Bas et en Italie ont déjà mis en œuvre le Play Integrity, excluant de facto les utilisateurs de systèmes dé-Googleisés.
Alternatives possibles
Il existe des alternatives plus ouvertes, comme l'API d'attestation matérielle d'Android, qui offre des vérifications de sécurité basées sur le matériel sans imposer les politiques de l'écosystème Google. Toutefois, ces solutions sont largement ignorées au profit des services plus intégrés de Google et Apple. Ce choix stratégique soulève la question de savoir si l'Europe est réellement engagée à briser le monopole des grandes technologies ou si elle contribue, volontairement ou non, à le renforcer.
Implications économiques et technologiques
Si l'on considère l'impact économique, la dépendance accrue envers les infrastructures américaines pourrait freiner l'innovation locale et limiter la croissance des entreprises technologiques européennes. En 2022, l'Europe représentait environ 23% du marché global des services numériques, mais sa dépendance envers les technologies non européennes pourrait ralentir sa progression et son indépendance technologique.
Conclusion
Le déploiement des portefeuilles d'identité numérique en Europe est une initiative qui mérite d'être saluée pour sa vision de simplification administrative. Cependant, elle doit être menée avec prudence pour éviter de compromettre la souveraineté numérique européenne. Les décideurs doivent évaluer soigneusement les implications des choix technologiques et explorer des solutions plus ouvertes qui ne renforcent pas les monopoles existants.
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